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Sous l’Etoile

Marianne Piketty & Le Concert Idéal

Le bien qu’on croit caché sort de la nuit obscure.
Dictionnaire des proverbes et idiotismes français, 1827

Qui est insensible à la nuit ? ombre qui suspend le temps et modifie les apparences. Sommeil, rêves, angoisses ou inspirations, la nuit ouvre des portes dont elle seule a la clé. Son silence, visuel et sonore, exalte les sens ; c’est par l’ombre que la brillance atteint son paroxysme.

Avec ce nouveau programme, la violoniste Marianne Piketty et son ensemble Le Concert Idéal explorent plusieurs réactions à cette illumination nocturne : des soirs et matins de Lili Boulanger aux fantômes, alcools et aurores de Vivaldi, des rêves et poèmes d’Ysaÿe à la création “Sous l’étoile” du jeune compositeur Alex Nante (qui a aussi arrangé pour cet enregistrement les compositions de Lili Boulanger). Un voyage dévoilant combien, en dépit des lieux, époques et personnages, la nuit ne cesse d’exercer un même mystère.

Alex Nante lie d’ailleurs sa composition “au détachement spirituel que peut suggérer l’état nocturne”. Il a intitulé sa pièce par une phrase du poète argentin Jacobo Fijman “Bajo la estrella” (“Sous l’étoile”), poète mystique qui demeure “dans la déchirante proximité entre la folie et la sainteté”.

D’un matin de printemps, de Lili Boulanger, peint une effervescence fraîche qu’il est intéressant de confronter à l’introspectif D’un soir triste, où le sentiment négatif grandit en puissance pour finalement absorber toute tentative de résistance. Lili Boulanger composa ces deux compositions dans sa 25ème année, quelques semaines avant sa mort en 1918.

Antonio Vivaldi a décrit plusieurs nuits dans ses concertos et airs d’opéras ; nuits tourmentées brouillant cauchemars, jeux, contemplation, délires et esprits. Ici ses deux concertos « La Notte », qui jouent délibérément sur le même théâtre et dans le même costume, tout en employant des tons bien différents ; si l’un est finalement happé par la suspension nocturne, l’autre mènent au contraire les esprits vers une « Aurora » lumineuse. Le « Sommeil » que Louis-Antoine Travenol emploie dans sa cantate « La Fierté vaincue par l’Amour » (1734 ; enregistré ici pour la première fois), joue également un jeu ambigu : le délire sensuel des deux violons sur des arpèges obstinés au violoncelle semblent illustrer un abandon plein d’activité.

Enfin, Eugène Ysaÿe contemple la douceur insaisissable dans son Rêve d’enfant op.14, forme miniature de ses célèbres poèmes pour violon, aux cadres très libres, destinés à la description dramatique ou émotionnelle. D’ailleurs, le Poème élégiaque op.12 (fini en 1902/03), dédié à Gabriel Fauré et qui inspira directement le Poème d’Ernest Chausson, est basé sur le Roméo et Juliette de Shakespeare. Si c’est avant tout la dimension funèbre qui hante la composition, Ysaÿe débute “soutenu et calme”, et on se demande si la résonance solennelle qu’il donne au violon en l’accordant inhabituellement ne présenterait pas cette “nuit” comme un réveil spirituel.

Olivier Fourés

Ce nouveau programme a été imaginé autour du concerto d’Alex Nante « Bajo la Estrella » (« Sous l’Étoile »), que Le Concert Idéal lui avait commandé dès 2019, désirant poursuivre la collaboration entamée lors de notre deuxième disque, « Fil d’Ariane ». Inspiré par le poète mystique argentin, Jacobo Fijman, il évoque une quête de sens et d’absolu dans l’obscurité. Nous abordions déjà ce thème de l’errance avec la figure d’Ariane et son émancipation libératrice, mais cette fois, nous ne parvenons pas à une plénitude : en effet, d’après les mots du compositeur, si l’étoile scintillante donne un espoir, l’évocation de la lumière n’est qu’une tentative de résilience.

Le diptyque de Lili Boulanger, bien que plus dramatique par son contexte de création, entre parfaitement en résonance par sa thématique et son écriture-même : cette marche inexorable dans la nuit et dans l’incertitude rythmée comme le pas (son pas) est très proche de celle choisie par Alex Nante. Et s’annonce l’espoir d’un matin léger et lumineux, un matin libérateur pour la compositrice, un matin symbole d’un nouveau cycle et du chemin de toute une vie pour Alex.

La musique d’Eugène Ysaÿe, a toujours eu une place particulière dans mon cheminement artistique, depuis mon tout premier disque autour de ses six sonates et déjà un de ses poèmes il y a vingt ans. Sa virtuosité au service d’une expressivité généreuse, souvent sombre et tourmentée, m’offre un champ de liberté créative. Avec « Poème élégiaque » et « Rêve d’enfant », la nuit devient expressive, sensuelle, murmurée, tendre.

Et c’est en pensant à l’« étoile dansante » de Friedrich Nietzsche (« Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante », dans Ainsi parlait Zarathoustra) allégorie de la création et du dépassement de soi, que nous avons complété le programme par les deux Notte de Vivaldi, aussi euphoriques que fantasques.

Marianne Piketty

A propos de « Bajo la estrella » d’Alex Nante
Cette œuvre pour violon et ensemble de cordes est dédiée à Marianne Piketty. Elle fait partie d’une série de pièces que j’ai écrites autour de l’allégorie de la nuit. L’atmosphère silencieuse et l’exercice d’une certaine austérité dans l’écriture sont liés au détachement spirituel que peut suggérer l’état nocturne. Cette « traversée du désert », bien présente dans plusieurs traditions spirituelles, considère la nuit spirituelle comme matrice d’un nouveau jour.
La phrase « Bajo La Estrella » (« Sous l’étoile ») provient d’un poème du recueil « Estrella de la mañana» de l’écrivain argentin Jacobo Fijman (1898–1970). Son œuvre est un témoignage bouleversant de cette nuit. Fijman demeure, comme tant d’autres mystiques, dans le seuil entre l’obscurité et la lumière, dans la déchirante proximité entre la folie et la sainteté.

Alex Nante

Infos

Repertoire

Moderne, XXème

Repertoire secondaire

Baroque; Classique, romantique; Création contemporaine

Genre

Instrumental

Nombre d'artiste sur scène

9

Caractéristiques

Mise en scène, en espace

Décors

Non

Extraits

Extrait video
Extrait audio

Dates de concerts

ACB Scène Nationale de Bar-le-Duc et Théâtre du Ranelagh à Paris

Commentaires

Le disque sortira fin septembre 2022 chez Evidence Classics.